Association belge pour la littératie - Section francophone

M comme la mer

Joanna Concejo,
M comme la mer,
ed. Format 2021

Par Brigitte Van den Bossche

Comme silencieux, une série de dessins se succèdent précédant la page de titre. Ils ancrent l’atmosphère dans laquelle baigne M comme la mer, ils incarnent d’emblée la signature de Joanna Concejo : inspirations photographiques, moments et souvenirs épars, émanations nostalgiques et mélancoliques, odyssée de l’âme humaine… Ces composantes se fondent et se confondent, elles arriment l’histoire, celle d’un garçon solitaire dont n’est dévoilée que l’initiale du prénom – c’est M. 

L’artiste esquisse par bribes de poésie verbale le tempérament de M. Il est « triste et un peu en colère ». Manque d’enthousiasme. Se remémore des faits et jeux d’avant – « un jour il avait enterré un dinosaure orange dans le sable ». Est intimement habité par le doute, en questionnement sur l’avenir, l’amour, la vie, la relation filiale, les petites choses qui font son quotidien. Quel est le sens de tout cela ? M., on l’apprend page après page, n’est plus un enfant : il vit l’entre-deux âges, celui de l’adolescence et de ses tourments. 

Ce qui semble apaiser malaise et désenchantement de M., c’est l’air du large. Ce qui tempère ses émois intérieurs, c’est regarder et sentir intensément la mer, c’est vouloir même « être comme elle »  – cette mer qui se meut en toute liberté, qui « fait ce qu’elle veut, (…) des vagues quand ça lui chante ». Il partage d’ailleurs avec elle un élément emblématique : la couleur bleue. Si celle de la mer provient essentiellement du reflet du ciel sur sa surface et jusque dans ses profondeurs, celle de M. enlumine ses yeux. Il tient cela de sa mère. 

Tout ici est métaphore et symbolique : empreint d’absolu et d’infini, comme l’étendue des eaux au-delà de l’horizon, comme la profondeur de la mer et du regard, comme le lien d’une mère avec son enfant, comme la quête existentielle. Expressions de cette profondeur d’âme et de matière, en particulier, les représentations mirifiques de la mer, si denses, si puissantes, comme « énormes ».

Les images saisissantes de Joanna Concejo ont une dimension contemplative. Elles baignent dans le silence – malgré la phrase en exergue « le matin, à la mer, on entend le monde entier » empruntée au film « La visite de la fanfare ». Elles sont aussi imprégnées de mystère – l’album se fait assemblage de moments fragmentaires et dénote, comme d’autres œuvres antérieures de l’artiste polonaise, par la sensation d’inachèvement. Onirisme et surréalisme affleurent quelquefois – il arrive que des poissons volent, que l’enfant se métamorphose en vertébré aquatique, qu’un âne se poste au bord de l’eau… Le récit en texte et en image engage une lisibilité plurielle de l’œuvre. Même s’il y est d’abord question de quête individuelle de M., c’est celle de  tout un chacun en somme. A tant de moments de nos vies respectives, nous sommes tous M.

 

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