Association belge pour la littératie - Section francophone

Coin lecture

Martine Pouchain. Éditions Sarbacane, 2017

Par Déborah Danblon

Jeune fille aux États-Unis, quand elle était encore au lycée, Gloria s’est amourachée de son professeur de théâtre et s’est retrouvée enceinte. Elle a « arrangé » les choses en permettant à une femme stérile de déclarer l’enfant comme son propre fils. De toute façon, elle sentait bien qu’elle était trop jeune pour devenir mère, toute à ses espoirs d’avenir et de succès, persuadée qu’Hollywood n’attendait qu’elle. Hélas, pour elle, comme pour tant d’autres, entre les rêves et la réalité, le fossé fut implacable. Et quand, à 25 ans, sa carrière toujours à l’arrêt, elle apprend qu’elle ne pourra plus avoir d’enfant, son impulsivité ne fait qu’un tour, elle saute dans sa voiture, va chercher le gamin là où elle l’avait laissé et part avec lui sur les routes, avec une seule idée en tête, se faire aimer de lui. Une fameuse gageure, dans la mesure où le fiston déborde de la jugeotte et du raisonnement qui manquent cruellement à sa mère biologique. Et voilà le tandem en partance, cahin-caha, vers des aventures dont l’un se passerait bien et qui dépassent de très loin l’autre et son cœur d’artichaut.

Grâce à son écriture et sa formidable capacité à camper des personnages attachants, au point d’en être bouleversants dans certaines scènes, Martine Pouchain transforme la situation – déjà souvent vue – du duo mal assorti sur la route, en un immense moment de tendresse, qui nous prend au cœur et ne nous lâche plus, même une fois le roman refermé. Elle nous sert un récit doux et bienveillant, dont l’intérêt repose certes sur la rencontre de deux êtres mais aussi sur le chemin intérieur qu’ils font chacun en retrouvant l’autre. Les ressorts dramatiques ne sont pas un instant dans l’inquiétude qu’on pourrait ressentir pour l’enfant mais plutôt dans la crainte qu’ils ne se croisent pas. Une histoire forte et belle, où chacun découvrira, espérons-le, sa juste place.

 

 

 

Anne-Emilie Philippe, ed. Actes Nord, 2018

Par Brigitte Van den Bossche

De prime abord, cet album a l’air d’un catalogue de formes simples, plutôt organiques et abstraites. Des Formes colorées qui semblent en suspension sur une surface blanche, pure, neutre. Associé à chacune de ces figures, un mot est inscrit verticalement en lettres majuscules sur le bord droit de la page. Il s'agit d'un nom commun, dédoublé de façon systématique : de genre masculin d'abord, il se féminise grâce à l'ajout d'une ou plusieurs lettres – coup.e / mandarin.e / roquet.tte / jumeaux.elles / poudrier.e...

Ce mot, on s'en rend compte au fil des pages, a été délibérément choisi par l’artiste pour l'altération de sa signification dès lors qu’il est féminisé. Autrement dit, le changement de genre induit une variation de sens, de contenu, d'acception.

Dès lors, ce qui apparaissait au premier coup d’oeil comme un catalogue de motifs élémentaires se métamorphose en un imagier complexe, à la portée fertile et d’une conception ingénieuse : une fois soulevée la page-volet comportant l'élément anodin, deux images « interprétatives » se déploient conjointement. Chacune d’entre elles est composée à partir de cet élément et l'une comme l'autre renvoient à une identification nominale propre. L’ensemble est en fait constitué d’une succession de triptyques qui cumulent effet de surprise, malice, subtilité et drôlerie ; une succession de tableaux qui exposent d'abord une forme imaginaire et un mot « genré », et révèlent ensuite leur déclinaison en deux compositions nuancées.

Un genre d'imagier joue avec les mots et et les images. Sa simplicité formelle, son substrat poétique, sa dimension ludique lui confèrent une belle originalité. Une particularité à souligner, d'ordre graphique : l'imagier fonctionne sur un mode de contrastes. La rigidité de l'inscription se frotte à l'aspect courbe et au coloris des formes (volet 1) ; la composition figurative contenue dans chaque triptyque tranche avec l'abstraction formelle du premier tableau.

Anne-Emilie Philippe signe un album construit avec intelligence et finesse, imprimé en risographie et relié « avec amour » - selon les dires de l'artiste figurant dans l'ours final. Un opus marqué par sa sobriété graphique rehaussée de huit couleurs distinctes, dont un rose fluo et un jaune éclatant.

 

 

Sophie Cherer. L’école des loisirs, 2019.

Par Déborah Danblon

Mai 1890, Vincent Van Gogh ne le sait pas encore mais il est à la fin de sa vie. Il s’est installé quelques temps à Auvers-sur-Oise, dans une pension de famille, et il peint de toutes les forces de sa passion. Quand il ne travaille pas, il profite de l’environnement et de la douceur de vivre. Il sympathise avec deux frères, de passage dans la région. Gaston et René Secrétan sont différents comme on peut l’être. L’ainé est doux, rêveur et l’artiste timide en lui cherche la compagnie du peintre qu’il admire et qui le rassure. René, le cadet, n’aime rien tant que les westerns, se prend pour Buffalo Bill, ne perd pas une occasion de chercher la bagarre et tire sur presque tout ce qui bouge plus vite qu’il ne réfléchit. Pendant quelques semaines, ce petit monde va cohabiter en bonne entente jusqu’au jour où… On sait tous comment l’existence de Vincent Van Gogh s’est achevée. A moins que, ce roman n’en change l’éclairage…

Sophie Cherer nous raconte les derniers jours de Van Gogh comme si nous y étions. De sa plume précise et imagée, elle dépeint les choses à la façon d’un tableau connu mais vu sous un angle dont on n’a pas l’habitude. Bien sûr, elle a fait sienne l’histoire – en se basant sur des thèses qu’elle partage en fin d’ouvrage – et une bonne partie du roman repose sur le fait de savoir où la réalité s’arrête et où commence la fiction. Cela dit, tout captivant que cela soit, là n’est pas le seul intérêt : au-delà de la remise en question du suicide, le récit repose aussi sur la découverte de l’intimité d’un génie au travail. Côtoyer l’artiste dans les menus détails de son quotidien est tout à la fois captivant et extrêmement touchant.

 

Marie Desplechin, Emmanuelle Houdart, L’argent (2013).

Proost, Belgique: Éditions Thierry Magnier

Par Marine André

Atypique ! Voici le premier mot qui vient à l’esprit à la lecture de cet album. Atypique par le public auquel il s’adresse, les adolescents. Atypique par son format imposant et ses illustrations à la fois fascinantes et effrayantes. Atypique par son thème déconcertant : l’argent.

Bientôt aura lieu le mariage de Virginie et Ernesto, l’occasion pour Sylvia, la mère de la mariée, de réunir l’ensemble de la famille : parents, oncles, tante, cousins.

Commence alors une série de commentaires sur cette union. Les portraits des invités s’enchainent sous la forme de monologues qui se répondent et se mettent en perspective. Chacun a un rapport particulier à l’argent. Si Edward, le grand patron capitaliste, ne cache pas son amour pour celui-ci et est prêt à tout pour le gagner, il se considère aussi généreux car il permet aux populations des pays pauvres de travailler. Sa sœur, Bonnie, se considère différente de son abominable frère car elle vole aux riches pour donner aux pauvres mais celle-ci joue avec la légalité, contrairement à son frère…

À la fois stéréotypés et singuliers, ces portraits décrivent la complexité du monde et les rapports de forces qui s’y jouent : nous ne vivons pas dans un monde binaire, manichéen, fait de méchants et de gentils. Face à ces conceptions si différentes de l’argent, mais surtout de la vie, ce livre nous pousse à réfléchir à notre propre rapport à l’argent et nous renvoie à certains dilemmes moraux qui jalonnent notre existence : est-il préférable de gagner de l’argent légalement au détriment des plus pauvres ou d’être dans l’illégalité en le volant aux riches pour le donner aux pauvres ? Est-il plus juste de donner la même chose à tout le monde ou de donner plus à ceux qui en ont besoin ? Doit-on imposer notre mode de vie à d’autres sous prétexte qu’il semble mieux fonctionner ou laisser les autres vivre comme bon leur semble ? Autant de questions qui invitent à apporter notre propre réponse…

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