Le coin lecture

Maudite soit la guerre

Didier Daeninckx & PEF - 2014
Éditions Rue du Monde

Par Graziella Deleuze

Ce monument, il a été construit quatre ans après la fin de la guerre, en 1922. L’artiste qui devait le réaliser ne voulait pas faire une sculpture avec des soldats, des fusils, comme il y en a sur toutes les places des villages de France. On lui a raconté mon histoire. Il m’a demandé de poser pour lui, avec mes sabots, ma blouse grise d’écolier, ma casquette à la main. J’ai encore grandi depuis, mais c’est bien moi, en statue, que l’on voit devant la liste des morts, le poing serré, avec cette phrase gravée à hauteur de mes yeux :  Maudite soit la guerre.

Ces phrases sont celles du narrateur-personnage, Fulbert Delorge, âgé de onze ans. Comme tous les enfants de son âge, celui-ci se rend à l’école où Monsieur Bonnard, l’instituteur, inscrit au tableau noir la date et la phrase patriotique du jour. Ces phrases sonnent comme autant d’appels au nationalisme pour nous, Européens contemporains, persuadés, il y a quelques mois encore, que la guerre sur notre territoire était décidément et définitivement un fait qui relèverait de l’histoire : dans les phrases de Monsieur Bonnard, il est question de « sacrifices de ses biens et de sa vie pour la patrie », « du devoir » et surtout « de l’honneur d’être soldat ». Le sujet de la rédaction sera, lui aussi, inspiré par le contexte : l’instituteur propose à ses jeunes élèves d’écrire à leur père au front pour « donner du courage à ceux qui défendent notre patrie, au péril de leur vie ». Pourtant, dans la classe de Monsieur Bonnard, certains, comme Théophile, n’ont déjà plus de destinataire à leur lettre. Fulbert, lui, espère encore que son père lira la sienne et décide de la lui porter en mains propres.

De nombreux albums relatent la grande guerre, ou un épisode de celle-ci comme la trêve de Noël*. Loin des hommages au courage, à la force, au sacrifice et à la virilité, Daeninckx et Pef, inspirés par un monument aux morts érigé dans un village du Limousin, donnent la parole à un jeune garçon dont l’enfance et l’avenir ont été ravis par le nationalisme aveugle des hommes. Maudite soit la guerre réussit ainsi le pari de conjuguer le réalisme des faits historiques à la défense d’un pacifisme assumé. 

* Morpurgo, M. (2005). La trêve de Noël. Paris : Gallimard Jeunesse. 

Collectionner les expériences vécues !

Carnet de voyage auprès de mon arbre.
Thierry Dedieu / Edmond de Garenne (2022)
Éditions Seuil Jeunesse

Par Marine André

Avec sa forme de carnet “élastiqué”, cet album jeunesse intrigue celui qui le découvre sur la table d’une librairie. La page couverture annonce qu’il est écrit par un certain Edmond de Garenne, lièvre représenté en sépia, équipé d’un appareil photo et d’un bloc-notes. Mais qui peut-il bien être ?

Comme dans son « Étrange Zoo de Lavardens », Dedieu brouille les pistes, rend floues les frontières entre l’imaginaire et le réel, entre le document d’archives et l’illustration inventée de toutes pièces. Sur la dernière page, on peut lire « ce journal a été réalisé à partir des archives personnelles d’Edmond de Garenne. Les images ont été collectées, compulsées et sélectionnées par Thierry Dedieu ».

En ouvrant le livre, Edmond nous invite à venir découvrir son univers à hauteur de lapin. Il habite la vaste forêt et sort chaque jour avec son appareil photo pour nous livrer le monde qui l’entoure. À travers la compile de moments volés au fil de ses promenades, le lecteur découvre des animaux et leur vie secrète. Mélange des genres, cet album propose au lecteur une collection de photos, de dessins et d’objets commentés par Edmond de Garenne comme autant de traces d’observation de son milieu. Le texte oscille alors entre information, poésie et humour. Cet album documentaire propose un retour vers la nature à travers des sensations et un regard innocent. Si cet album peut être exploré petit à petit, sans ordre ni organisation, sa lecture terminée, il parait évident que l’élastique rouge permet de ne rien perdre de ce qui nous est offert par ce drôle de lapin !

Inspirant pour notre propre vie, ce carnet de voyage suscite l’envie de garder des traces de ce que l’on visite loin de chez nous mais aussi de ce que l’on découvre au quotidien. C’est une incitation à se laisser surprendre par la nature, à se laisser fasciner par le simple, à scruter l’ordinaire pour le rendre extraordinaire.

« Soyons des aventuriers autour de chez nous ! »

Nos elles déployées

Jessie Magana
Éditions Thierry Magnier

Par Déborah Danblon

Première partie : on est en 1974, Solange a 14 ans et grandit en toute liberté à côté de Coco, sa mère délurée et moderne. Pour l’adolescente, plus de barricades et de MLF que de punitions. On lui apprend à penser, à se poser des questions, à faire ses expériences plutôt qu’à obéir. 
Chez Coco, on est ouvertes et progressistes, mais aussi accueillantes envers la détresse. Solange, elle, s’efforce d’être à la bonne place, entre ses envies, le poids d’un certain passé et les attentes qu’elle pense devoir porter.

Seconde partie : 2018, les gilets jaunes ont remplacé le MLF et Sido, la fille de Solange, a de qui tenir. Elle est bien décidée à ne pas subir le monde, mais à le faire bouger, sous le regard bienveillant de sa grand-mère et parfois un peu inquiet de sa mère. Trois générations qui, chacune à sa façon, mais toujours main dans la main, réfléchissent à la juste place à occuper.

Plus encore que le récit lui-même, tout l’intérêt de ce livre repose sur ses nuances et la relativité de certaines situations selon qui les vit. Pour ces femmes et celles qui les entourent, pas de recettes toutes faites, mais des chemins d’essais et d’erreurs. Les personnages sont humaines et pas plus héroïques que ça – comme la plupart d’entre nous. Mais elles réfléchissent et elles partagent.

Une formidable leçon d’humanité, juste à hauteur de femmes, quel que soit leur âge. À faire lire à toutes les filles. Et aux garçons aussi.

La colonie de vacances

Fanny Dreyer
Éditions Albin Michel Jeunesse, 2021 (coll. Trapèze)

Par Brigitte Van den Bossche

La colonie de vacances de Fanny Dreyer séduit par ses qualités narratives et visuelles. Cinq enfants se retrouvent en montagne dans un camp de vacances estivales. Tout au long d'un séjour rythmé d'activités et d’aventures diverses, ils se racontent, observent, ressentent, apprennent : séparés de leur famille, ils sont confrontés à la vie en collectivité. Louise, Marco, Jeanne, Nina et Ali, âgés de 6 à 10 ans, révèlent chacun, chacune leur individualité ; ils apprécient, craignent, réprouvent toutes sortes de choses ; l'une entame là sa première expérience de colonie et les autres ont déjà gouté à ces odyssées d'été. Ensemble, ils vont s'épanouir au gré des jeux, échanges, chansonnettes et randonnées... au fil des jours, au fil des nuits.

 

Les petits

Marion Fayolle
Éditions Magnani, 2020

Par Brigitte VdB

Les images de Marion Fayolle s’imposent par l'étrangeté allégorique de leur contenu, la singularité de leur composition, leur atmosphère si particulière alliant souvent poésie et causticité. Formée à l'Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg, l'artiste met en scène dans ses albums une nature humaine traversée par des histoires universelles, des sentiments complexes, des relations interpersonnelles – des « aventures » que révèle un graphisme élégant, sobre et au trait rythmé. Les petits, son huitième et dernier opus, ne déroge pas à la règle... intégrant la lignée d'une oeuvre cohérente et puissante dans laquelle l'artiste se délecte à jouer avec les corps – et les échelles entre eux – au point de les désarticuler comme s'il s'agissait d'objets.

 

avec le soutien
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N° ISSN 2736-2329

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