Association belge pour la littératie - Section francophone

Pour aborder en classe l’écriture de soi

Note de lecture proposée par Graziella Deleuze

Jean-Louis Dumortier (coord.), Namur, Cédocef & PUN, 2009, Tactiques, n°5 (155 p.).

Avec des contributions de Daniel Delbrassine, Jean-Louis Dumortier, Claude Marion, Julien Van Beveren & David Vrydaghs.

Cet ouvrage, composé de six articles, propose une réflexion théorique mais surtout pratique sur les récits de soi et sur la manière de les aborder en classe. Si les perspectives et les activités proposées  sont variées, les auteurs n’en poursuivent pas moins des objectifs communs: amener les adolescents à développer des compétences en lecture, à adopter une attitude critique face aux récits du genre, à mener une réflexion anthropologique.

Dans le premier chapitre, J.-L. Dumortier, coordinateur de l’ouvrage, retrace l’historique de  l’écriture de soi en évoquant ses premières manifestations, son évolution jusqu’aux formes multiples que ce genre revêt aujourd’hui, à l’ère du postmodernisme, celle de l’individualisme qui se complait dans l’exhibition de l’intime. Si la perspective adoptée pour retracer l’histoire du genre est essentiellement littéraire (de nombreuses oeuvres exemplifient le propos), l’auteur s’autorise quelques détours par la sociologie ou l’anthropologie. J.-L. Dumortier tente aussi une définition de ce genre protéiforme et distingue, pour mieux les rapprocher, l’autofiction, l’autobiographie et le journal personnel.

Cette introduction, au style soigné, remet donc les pendules à l’heure dans la grande tradition du commentaire scientifique destiné à des initiés ou à des lecteurs éclairés disposant d’une copieuse bibliothèque intérieure. Voilà un article que nous recommanderons pour le plaisir du texte et la rigueur du contenu.

Le deuxième chapitre entame une série de cinq séquences didactiques pour aborder en classe l’écriture de soi avec des élèves du secondaire supérieur. La première, assurée par J.-L. Dumortier, propose une lecture d’un extrait de l’Histoire exécrable d’un héros brabançon, de Jean Muno (1982). Ce «roman» est un bel exemple de récit où « l’imaginaire a envahi la réalité » : le narrateur et l’auteur semblent bien être une seule et même personne mais de nombreuses invraisemblances émaillent le récit. Le didacticien présente  l’oeuvre et son contexte de parution, propose la lecture d’un extrait (une lecture-tremplin) avec consigne de lecture et pistes d’exploitation. Il suggère aussi quelques conseils à l’enseignant qui s’aventurerait dans une lecture du roman complet.
Si l’extrait choisi nous parait difficile d’accès pour un lecteur adolescent (mais le roman lui-même n’aurait-il pas mal vieilli ?) par les nombreuses connaissances linguistiques, historiques et culturelles qu’il requiert, le didacticien justifie son choix, d’une part, par l’originalité du propos sur l’historicité des savoirs diffusés par l’école et, d’autre part, par la mise en scène de deux attitudes antithétiques vis-à-vis de la littérature belge en la personne des deux protagonistes.

Dans l’article suivant, Claude Marion rassemble, tout d’abord, quelques fragments de son autobiographie de lectrice de récits de soi, usant généreusement d’un je bien inspiré. Si la présence de propos sincères et presque impudiques étonne dans un ouvrage scientifique, cette introspection permet à l’auteure d’établir un lien avec les comportements de lecteur d’adolescents dont elle a eu la charge et de poser la question centrale de la qualité des textes que nous leur donnons à lire. Ensuite, elle propose une série d’activités composées, en premier lieu, d’un questionnaire visant à faire réfléchir les élèves sur les motivations qui peuvent conduire certains auteurs à se livrer. Les deuxième et troisième activités proposent la lecture de trois extraits d’autobiographies: Roland Barthes par Roland Barthes (1975), Enfances de Nathalie Sarraute (1983) et la Fille démantelée (1990) de Jacqueline Harpman. Un questionnaire accompagne ces extraits dont la lecture a pour objectif d’amener les élèves à réagir aux propos tenus par les auteurs, à réfléchir sur leur intention artistique et sur la fonction qu’ils confèrent à l’écriture autobiographique. La séquence se clôture par la comparaison de trois jugements de gout motivés, relatifs aux extraits précédemment cités.

Dans le quatrième chapitre, Daniel Delbrassine passe d’abord en revue les spécificités du récit de soi dans la littérature destinée à la jeunesse, récit de soi qui prend souvent la forme de pseudo-autobiographies. Ensuite, il décrit une séquence construite autour de la supercherie littéraire, très médiatisée, de Misha Defonseca qui avait présenté comme autobiographique son récit Survivre avec les loups (2004). Cette séquence vise, entre autres, à faire découvrir aux élèves des éléments du champ littéraire (fonctionnement du monde de l’édition contemporain) par l’analyse du paratexte, à susciter une réflexion autour de concepts tels que réalité, fiction, mensonge, invention… par l’identification des stratégies d’authentification. La séquence se termine par plusieurs suggestions de tâches finales d’écriture toutes pertinentes et, pour certaines, originales.  Les professeurs de français trouveront dans cet article les références de deux collections et de romans de littérature de jeunesse qui empruntent les formes du récit de soi sans renoncer à la qualité littéraire. Précieux donc.

Dans le chapitre cinq, Julien Van Beveren invite à une promenade littéraire dans l’oeuvre Passion simple d’Annie Ernaux (1991). Comme au deuxième chapitre du présent ouvrage, une présentation du récit, des consignes de lecture, des questionnaires (avec ou sans le texte) guident la lecture de trois extraits. Celle-ci vise un objectif majeur: amener les élèves à identifier, à définir la focalisation et ses conséquences sur leur perception des évènements et sur leur accès aux informations. L’auteur propose aussi quelques suggestions pour une lecture approfondie du récit d’Annie Ernaux.

Enfin, l’ouvrage se termine par un article de David Vrydaghs qui parcourt l’autobiographie d’un lecteur, Michel Tremblay en l’occurrence, à travers la lecture d’extraits d’Un ange cornu avec des ailes de tôles (1994). Dans l’extrait choisi, l’auteur québécois décrit, entre autres, sa pratique (intime) de lecture, la jouissance qu’il en tire et les changements que ces lectures induisent dans la perception de son moi. La séquence proposée ici par le didacticien s’articule de la même manière que celle des chapitres deux et cinq.

Si ces deux derniers chapitres peuvent apparaitre redondants parce qu’ils reproduisent une seule et même manière d’appréhender le récit, les lectures qui y sont suggérées répondent néanmoins à des objectifs différents. L’originalité n’est donc pas dans la manière mais bien dans la matière.

En conclusion, cet ouvrage répond aux exigences des objectifs de la collection « Tactiques »; considérons-le donc comme une somme de réflexions et une palette d’outils à adapter à la plume de tout enseignant soucieux d’y voir un peu plus clair dans l’abondance de récits de soi qui caractérise la production littéraire contemporaine.

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