Association belge pour la littératie - Section francophone

Dossier «dyslexie : le retour»

Présentation : Serge Terwagne

visu dyslexie

Ces 3, 4 et 5 février derniers, s’est déroulé à Paris, au siège de l’Unesco, le premier Forum mondial sur la dyslexie, sous la houlette de l’association «Dyslexia international»

(http://www.dyslexia-international.org/WDF/FR/Forum.htm).

Les meilleurs spécialistes de la dyslexie, venant des Neurosciences ou de Navarre, étaient tous là… Mais cela n’a pourtant pas suffi à faire de ce «forum» une manifestation scientifique… Car qui dit science dit, comme en Justice, débat contradictoire…  Or, ici, pas l’ombre d’un débat ni d’un contradicteur… D’ailleurs, les objectifs annoncés du forum ne laissaient planer aucun doute : «Le forum fournira une explication scientifique du fonctionnement du cerveau lors de la lecture» (loc.cit.).  Nous savions qu’il existait diverses hypothèses concurrentes sur la manière dont «notre cerveau» lit, mais Dyslexia international n’en a cure : il n’y en a qu’UNE seule valide, et Dyslexia international va nous la fournir. Enfin, il va la fournir tout d’abord «aux personnes responsables de la formation des enseignants dans les ministères de l’Education de plus de 190 pays» (loc.cit.). Car le public visé par ledit forum, c’étaient les hauts décideurs, priés, au préalable, d’approuver le manifeste de Dyslexia international : «Nous soutenons un enseignement libre et équitable pour tous, et l’égalité des chances pour les personnes confrontées à des difficultés de lecture et d’écriture» (loc.cit.).

Si vous êtes déçu de ne pas avoir pu signer ledit manifeste, vous ne perdez rien pour attendre, car à supposer que le plan de com de nos spin doctors de la lecture fonctionne, lesdits décideurs vont bientôt vous la reservir, la dyslexie, à la mode des neurosciences, en veux-tu en voilà.

Qu’allons-nous donc apprendre de neuf sur la dyslexie ? Eh bien, finalement, pas grand chose, car nos neuroscientistes se contentent apparemment de reprendre la définition séculaire de la dyslexie : «Dyslexia International définit la dyslexie comme suit : la dyslexie est un trouble neurologique, souvent héréditaire. Elle entraine des problèmes de lecture, d’écriture, d’orthographe. Elle s’accompagne généralement de difficultés de concentration, de mémoire à court terme, d’organisation. La dyslexie ne résulte pas d’un manque d’intelligence. Elle n’a pas non plus pour origine une mauvaise scolarité, un mauvais contexte familial, un manque de motivation pour apprendre.  (Professeur John Stein, professeur de physiologie à l’Université d’Oxford et président du Comité consultatif scientifique de Dyslexia International, loc.cit.)»

Armé de cette définition, tout instit. qui s’est un tant soit peu frotté à l’enseignement initial de la lecture/écriture vous dira que, parmi les élèves en difficulté qu’il a pu renconter, ils sont bien rares, les «vrais» dyslexiques, car les problèmes d’apprentissage des élèves peuvent être attribués, le plus couramment, soit à une scolarité problématique, à une absence de soutien social ou à un manque de motivation…

C’est ici qu’on sent venir l’embrouille : les organisateurs du forum nous parlent, eux, de «plus de 5% d’élèves (et d’adultes) dyslexiques» ! Taux que le professeur Stein porte, lui, allégrement, à 10% ! Or, c’est là le chiffre qu’on retient habituellement pour l’évaluation du nombre d’illettrés laissés pour compte dans nos sociétés occidentales… toutes causes confondues. En dépit de leurs principes, nos bons docteurs entretiennent donc sciemment la confusion entre difficultés d’apprentissage et dyslexie… et on les comprend, puisqu’il n’existe pas d’outil diagnostique valide permettant de distinguer un «vrai» dislexique d’un autre apprenant en difficulté, et certainement pas les tests de conscience phonémique utilisés : la conscience phonémique étant une conséquence de l’apprentissage du lire-écrire davantage qu’un de ses déterminants, on peut s’attendre en effet à ce que, quelles que soient les origines des difficultés d’apprentissage, celles-ci se marquent par des difficultés dans l’acquisition de la conscience phonémique… Et voilà comment il se fait que les cabinets des orthophonistes et des logopèdes accueillent désormais de 5 à 10% de la population scolaire (Natacha Polony, L’école face à l’épidémie de dyslexie. Le Figaro, 25/11/2009)… les plus lucides d’entre ces praticiens reconnaissant que 90% de leurs clients sont simplement des enfants qui ont mal appris à lire… et non pas des dyslexiques.

Mais peut-être nos bons docteurs rêvent-ils d’administrer au monde entier un vaccin contre la grippe dyslexique – un vaccin dont une des composantes essentielles serait cette fameuse «conscience phonémique» ? On pourrait le croire quand les organisateurs se prennent à souhaiter que leur approche permette «d’aborder l’analphabétisme qui persiste dans toutes les régions du monde». Après le mauvais lecteur, faudra-t-il traiter tout apprenant selon une logique qui rappelle celle du fameux Docteur Knock, c’est-à-dire comme un «dyslexique qui s’ignore» ?

Il est important que, même avec nos modestes moyens, nous apportions la contradiction à ce type de tentative de médicalisation de problèmes qui concernent avant tout la pédagogie. Voici donc notre petit forum alternatif international à nous, fait de deux interventions. Elles ont un point commun: la remise en question radicale du concept même de «dyslexie». La première nous vient d’Allemagne et est publiée dans ce numéro; la seconde, venant de France sera publiée dans le prochain numéro.

Première invitée, donc, Renate Valtin. C’est depuis 1981 que ses interventions viennent agiter le landerneau germanique de la «Legasthenie»-le mot allemand pour dyslexie. Elle est par ailleurs la responsable de l’antenne allemande des enquêtes internationales telles que PISA et PIRLS.

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